Press "Enter" to skip to content

The Poetry of Music and Science

Une lecture de The Poetry of Music and Science de Tom McLeish

Non le texte qui suit n’est pas une fiche de lecture mais plutôt ce que j’ai pu tirer du livre. Si mes râleries sur la saucisse dans laquelle nous vivons vous pèsent, sautez les paragraphes. Vous n’êtes pas obligés d’être d’accord avec moi, aussi incroyable que cela puisse paraître.

Une anecdote apocryphe au sujet du mathématicien David Hilbert prétend qu’en apprenant qu’un de ses étudiants aurait abandonné les maths pour devenir poète, il aurait commenté « Il n’avait pas assez d’imagination pour devenir mathématicien. » Et pourtant, comme le constate Tom McLeish au début de son livre, les sciences ont encore la réputation d’être intellectuellement austères et de brider la créativité, contrairement à d’autres disciplines comme les arts graphiques ou la littérature avec lesquels elles sont souvent mises en opposition. Dans le monde intellectuel anglo-saxon on retrouve souvent cette idée de division symbolisée par l’image des « two cultures » (deux cultures) avec lesquels certains auteurs sont d’accord et d’autres non. Le constat de McLeish est que cette image se retrouve même chez les lycéens auprès desquels il intervient et qu’elle contraste énormément avec sa propre expérience de chercheur, mais aussi avec les témoignages de ses différents collègues, aussi bien artistes que scientifiques. Et ce contraste est donc à l’origine du présent livre.

Sur l’auteur

Mais tout d’abord il est intéressant de présenter McLeish, ou au moins de se pencher sur son parcours. Après une thèse centrée sur la physique des polymères1Les polymères sont des molécules très longues composées d’un grand nombre de motifs chimiques identiques répétés. Les matériaux composés de molécules polymères sont très variés et présentent une physique singulière (pensez à tous les types de plastique que vous avez pu rencontrer). La physique des polymères concerne aussi des molécules biologiques comme l’ADN ou les microtubules qui font partie du squelette de certaines cellules. et une carrière de lecturer, puis professeur de physique des polymères et directeurs de divers institut britanniques, McLeish est aujourd’hui « Professor of Natural Philosophy » (Professeur de philosophie naturelle) à l’université de Durham. Il est en effet membre du groupes de recherche « Physics of Life » mais fait partie d’un groupe de recherche sur le penseur médiéval Robert Grosseteste et mentionne aussi sur sa page professionnelle son intérêt pour l’interdisciplinarité des sciences physiques avec la littérature ainsi que son approche d’une « theology of science ». Avant le livre dont il est question ici, il a effectivement publié précédemment « Faith and Wisdom in Science » et en tant que membre de l’église anglicane et théologien cherche à déterminer le rôle de la science dans « le royaume de Dieu. »2Selon ses propres termes dans son rapide cours introductif sur la chaîne Youtube de l’Université d’Edinbourg. Sans rentrer dans mes propres vues sur la question, force est de constater le caractère atypique du profil de l’auteur (à rapprocher de celui d’autres physiciens ouvertement croyants comme Abdus Salam, souvent méconnus mais dont la perception de la pratique scientifique n’est pas sans intérêt). Loin justement d’adhérer à une division entre la science et les autres activités intellectuelles humaines, la démarche de McLeish consiste donc à établir le plus grand nombre de passerelles afin, d’une part d’en déterminer la place au cœur des activités humaines, d’autre par d’en dresser un portrait plus fidèle que l’image qu’en a le grand public. Que l’on soit d’accord ou non
avec le cadre intellectuel dans lequel il s’inscrit, la démarche est intéressante et à contrepied des oppositions trop rapidement dressés. Au lieu de pointer des différences et oppositions, il s’attachera à chercher des points communs.

Notes préliminaires

À titre personnel, je ne peux qu’adhérer au constat que la vision répandue de la pratique scientifique est souvent caricaturalement présentée comme rigide, avec un aspect « ça marche ou ça marche pas » qui caractérise plus les résultats que la démarche scientifique. Une extrapolation rapide que j’ai moi-même pu faire au lycée, comme beaucoup de monde, entretenue par une certaines idéologie (n’ayons pas peur des mots) promue par certains membres de la communauté scientifique eux-mêmes, et dont je n’ai pu me défaire qu’en voyant le processus de la production scientifique de l’intérieur (et en y prenant part moi-même). Il est par ailleurs fort dommage de nos jours de voir cette caricature brandie en étendard des défenseur d’une connaissance fondée sur les preuves comme si la recherche scientifique n’était pas exempte de critiques et avec un certain dédain pour les autres sources de connaissance. Au lieu de chercher à enseigner les valeurs et les apports de la démarche scientifique, afin d’offrir à tout un chacun de véritables outils d’émancipation intellectuelle, on présente les réussites techniques des scientifiques et des ingénieurs non seulement comme preuve d’une plus meilleure faculté des sciences à décrire le réel, mais aussi pour certains, comme source d’un certain mépris envers les autres disciplines. Couplée à la vision caricaturale de la démarche scientifique prétendument vulgarisée, on aura aucune surprise à voir de petits technocrates de seconde zone sauter à pieds joints dans la promotion de colloques prétendant dénoncer des « dérives idéologiques » de disciplines pour lesquelles ils n’ont aucune considération. Ce dédain pour les humanités (au sens très large) trouve une partie de ses racines dans la vision des « deux cultures » précédemment mentionnée et un certain regain d’intérêt depuis les années 90 et les « Science Wars ».3Et il est assez étonnant de constater que ceux qui se défendent d’avoir une idéologie s’inscrivent en réalité dans une certaine tradition intellectuelle qui commence à se faire longue. Plus que le problème politique que je souligne ici (en 2022), cette vision caricaturale de la pratique scientifique participe probablement aussi à la fragmentation de la société en présentant la connaissance scientifique plus comme un moyen de distinction sociale, et la pratique scientifique comme un sérail technique réservé à une élite intellectuelle.4C’est en tout cas la manière dont je perçois les résultats de Clémence Perronnet et de Lecture Jeunesse dans leur récente enquête sur le sujet. Si on constate certains effets positifs de la vulgarisation, je ne peux m’empêcher de grincer des dents (comme certains vulgarisateurs) en lisant qu’elle participe malgré tout à un renforcement des inégalités en loupant une bonne partie de son public cible. « Something’s wrong » comme on dit en anglais, un truc cloche (à fromage). Mais je ne suis pas sociologue et cette vue, qui vaut ce qu’elle vaut, n’engage que moi. Dans un tel contexte, malgré son caractère quasi-religieux, l’approche de McLeish m’offrait probablement des pistes de réflexions.

Sur le texte

C’est donc avec tout ceci en tête que j’ai entamé la lecture du livre. J’ai déjà parlé du constat initial de McLeish sur le contraste entre sa perception de la Science et ce qu’en disaient les lycéens qu’il a rencontré. Il est d’autant plus impressionnant quand il est souligné par divers exemples et témoignages montrant la diversité des raisonnement et des analogies entre scientifique. De l’anecdote rapportant une discussion entre Chandrasekhar5Astrophysicien indien, nobel de physique 1983. et un collègue où l’un dessinait des analogies visuelles d’une problème au tableau alors que l’autre n’a fini par comprendre le propos qu’en reformulant à l’aide d’une équation, aux témoignages directement rapportés de mathématiciens et biologistes illustrant la diversité dont les idées s’articulent mentalement (en jouant avec les symboles mathématiques, en formant une image mentale visuelle, en s’imbriquant comme des pièces de puzzle…), la quantité d’approche parlera probablement aux scientifiques. Les choses deviennent intéressantes lorsque ces témoignages sont mis en contraste avec les autres témoignages du livre venant d’artistes. Du support du peintre aux personnages de l’écrivain comme contraintes, de l’abstraction des idées dans une photographie ou dans une pièce musicale, les parallèles avec les sciences sont en réalité très nombreux, jusque dans la forme des témoignages et la description du ressenti des artistes ou des scientifiques. L’appel aux différents sens dans la perception, plus que dans la formulation, des problèmes, fait inévitablement penser à certaines
formes de synesthésie.6À ce sujet, une œuvre qui atteint l’objectif de faire coincider les émotions produites par son titre, sa musique et son sujet est le morceau « progressive waves » d’Ayreon qui cherche, quel hasard direz-vous, à dépeindre l’univers mental d’un génie de la physique. Mais je conviens qu’elle nécessite un certain goût pour la musique dite progressive. Mais pour appâter l’amateur, on y retrouve Keith Emerson.

Mais McLeish rapporte aussi le grand nombre de témoignage mentionnant les processus de travail inconscient jusqu’à la survenue de ce que le mathématicien Michael Berry appelle un « clariton ».7Jeu de mot avec le terme anglais « clarity » et les noms des particules élémentaires souvent terminé en -on: photon, baryion, fermion… L’idée étant de représenter les moments d’illumination intellectuelle par une particule qui apparaitrait spontanément, comme une particule quantique. La solution inattendue d’une problème ou d’une question scientifique alors que l’esprit n’y travaillait plus. McLeish parle de sa propre expérience d’une nuit où une conversation fatiguante dont il ne se rappelle pas lui a semblé être l’élément nécessaire à la résolution du problème de longue date sur lequel il travaillait. La conversation en question n’avait rien à voir avec le problème, mais c’est, d’après McLeish, son existence et la fatigue qui l’accompagnaient qui ont aidé son esprit à clarifier sa vision après une bonne nuit de sommeil.8Ce clariton a mené à la conception du modèle Milner-McLeish en dynamique des polymères branchés que j’ai moi-même utilisé pour comparer des résultats de modèles moléculaires. C’est comme ça que j’ai entendu parler de McLeish pour la première fois. Comme quoi le hasard, les choses bien faites, vous savez. De la même manière, un modèle expliquant le changement de conformation des enzymes lui est venu en imaginant les molécules comme recouvertes d’ondelettes dont la fréquence changerait avec la présence ou l’absence des molécules permettant le changement de conformation. Un vision somme toute singulière, qu’il a réussi à mathématiser. Mais plus que de simples illustrations, les témoignages convergent tous vers un point qui a surpris McLeish de son propre aveu: puisqu’il s’agit de l’importance de l’affect, ou du moins de la composante émotionnelle dans l’investissement à la résolution des problèmes. Plus que le simple goût de la résolution des problèmes, les émotions servent aussi aux scientifiques, comme aux artistes pour les guider vers des solutions satisfaisantes. Nous embarquons alors dans un voyage dans le temps qui partira des expositions type « Art and Science » que McLeish a lui-même coorganisées (et dont l’objectif était de montrer que les émotions provoquées par l’art et celles provoquées par la science n’étaient pas si éloignées), pour mettre en parallèle les arts picturaux avec les images mentales du monde à travers l’Almageste et les peintures médiévales, en faisant un détour par l’impressionnisme. Ou encore l’influence réciproque du roman naissant avec les descriptions réalistes de Robinson Crusoé mises en parallèle avec les rapports d’expérience de Robert Boyle rédigés à la même époque, un parallèle qui trouvera encore un écho avec la mention explicite des travaux de Claude Bernard comme source d’inspiration de la vision naturaliste d’Émile Zola. Enfin la musique n’est pas laissée de côté, et tout un chapitre est dédié à l’analyse de la « Konzertstück » pour 4 cors et un orchestre de Robert Schumann.9Un morceau indéniablement remarquable. Écoutez-le, ça ne mange pas de pain. Si la description est longue, le parallèle avec l’abstraction devant la beauté d’une démonstration mathématique ne sera cette fois-ci visible qu’à travers le témoignage d’Andrew Wiles sur sa démonstration du dernier théorème de Fermat. Contrairement aux arts graphiques et à la littérature, le parallèle de la beauté produite par l’abstraction ne pourra être saisie que par ceux sensible à cette dernière. Le texte renvoie cependant au documentaire de Simon Singh diffusé en 1996 sur la BBC10Malheureusement en anglais, mais qui commence incidemment par Andrew Wiles décrivant son clariton vis à vis du théorème en question. Puis avec une vraie apparition de John Conway et d’autres invités très spéciaux dedans. qui offre peut être la meilleure approche de la chose pour le profane.

Décrit ainsi le voyage semble agréable mais sans saveur. Certes, les arts et les sciences ont des points communs mais qu’est-ce que cela dit sur les unes et les autres? Assez peu finalement. Mais heureusement, nous sommes guidés par la pensée de Robert Grossesteste dont malheureusement la fiche wikipedia ne rend pas compte de la subtilité. Là où le scientiste athée zélé se demandera probablement quel intérêt on peut tirer de la pensée d’un évèque du 13em siècle, Grosseteste est en réalité une pierre angulaire de la pensée scientifique européenne, ce qui explique le projet d’étude interdisciplinaire sur son œuvre dont McLeish fait partie. La pensée de Grossesteste est en effet subtile, et nourrie de la philosophie grecque qui a bercé toute l’Europe. McLeish établit un intéressant parallèle entre la théorie de la vision des grecs anciens et notre propre manière de visualiser mentalement les choses, en se concentrant, encore une fois, plus sur les points d’accord que les points de désaccords. La théorie de la lumière de Grosseteste qui en découle est par ailleurs remarquables et les arcs-en-ciel nous accompagneront toute la fin du livre. Encore mieux, Grosseteste ne fait pas une distinction entre raison et émotion, mais dans une tension entre deux pôles se recouvrant, l’un comprenant plutôt la raison, l’autre plutôt les émotions, mais sans distinction nette entre les deux. Ceci lui sert à ordonner les différents arts (dont les mathématiques et la musique notamment) qui servent à former l’intellect et à ordonner la manière dont ils nous aident à nous faire une image du monde. Plus qu’une simple description du projet scientifique, cela permet de resituer la démarche scientifique dans un cadre qui lui donne, plus généralement une téléologie: un but. L’intérêt n’est pas que de répondre à la question sur la nature de la science par rapport aux autres arts, mais aussi de tenter d’expliquer pourquoi on fait de la science, et ça fait franchement beaucoup de bien aux méninges.

Quelques pensées en conclusion

Je dois avouer que le livre m’a laissé dans un drôle d’état. En effet, ma contextualisation introductive illustre aussi les doutes que j’ai sur les raisons de continuer à faire de la science. Dans un monde où elle est parodiée jusqu’à ce que les images émaciées qu’on en présente prenne la place des disciplines initiales dans la tête des gens, malmenée par des politiques publiques qui visent le profit et les bonnes places dans des classements à la con, et où l’image qu’on les gens des scientifique se limite à un homme blanc et barbu en train de raconter de la merde dans une vidéo sur Youtube (et je ne vise pas que celui à qui vous pensez tout de suite), ouais, la question se pose: pourquoi continuer? Je dois avouer que la prétention singulière d’être le seul moyen d’accéder à une description de la réalité me laisse de marbre, d’autant plus si cette description est réservée à une élite intellectuelle et ne fait que profiter à un ordre social établi que j’apprécie moyennement.

En revanche, replacer la science au milieu des autres activités humaines me parle beaucoup plus. Et dresser les parallèles avec d’autres activités pour en rendre le contenu accessible encore plus. De Gaulle disait que « des chercheurs qui cherchent on en trouve, des chercheurs qui trouve en on en cherche », et c’est encore limiter la recherche à ses résultats. Peut être qu’avant de former de braves petits ingénieurs pour tout optimiser, de la politique urbaine à la qualité des rouleaux de PQ, le rôle du scientifique devrait être plus proche de celui des artistes et aider tout un chacun à se faire une idée plus précise du monde dans lequel il vit. Si je devais aussi faire un parallèle entre science et littérature, je dirais que le parnasse dans lequel vive certains défenseurs de « la science pour la science » n’a aucun intérêt si seuls certains en profitent. C’est peut-être là que je me sépare de l’analyse de McLeish. Si je suis d’accord pour retrouver une place à la science dans un ensemble plus vaste de disciplines, c’est tout autant pour multiplier les sources de description du monde,11Sans chercher à les classer dans un minable effort digne d’un intellectuel pooperien (pun intended). que pour former un ensemble intellectuel plus vaste permettant à tous et toutes de s’émanciper intellectuellement.12L’influence de Bakounine est probablement plus forte sur moi que celle de Saint Anselme. Et il peut-être que le contrepied de la science pastiche mise en avant par nos instances politiques et vulgarisatrices sera plus punk quand les gens auront retrouvé le lien avec elle. Par l’éducation populaire qui sait? Mais sous quelle forme? Je ne sais pas vraiment.

En conclusion, à la vue de ce qu’il m’a donné à réfléchir alors que j’en étais plutôt loin sur le plan intellectuel, je recommande chaudement le livre de Tom McLeish. À défaut de me convaincre que Grosseteste et Anselme ont raison de voir la science comme un moyen de contempler l’œuvre de Dieu, il m’a au moins rappelé en quoi elle consiste, une entreprise humaine motivée par des raisons humaines et influencée par son temps et ses conditions de productions (matérielles et intellectuelles). Et ça c’est une très bonne chose.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.